Tapis de course dans l'espace

Le sport au travail, même dans l’espace : Extrait du journal de bord de Thomas Pesquet

JOURNAL DE BORD : 9ÈME ARTICLE

Cela fait pile quatre mois que je me suis envolé pour la Station spatiale internationale (ISS). Et franchement, même si l’excitation des débuts n’est plus vraiment là, je suis toujours aussi heureux dans mon cocon flottant. Il faut dire qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer là-haut. En ce moment, on bosse à plein régime! Je pense que cela ne va pas changer jusqu’à mon retour, prévu début juin. Heureusement, nous avons le sport pour décompresser, pour nous vider la tête. Psychologiquement, c’est important. Physiquement, ça l’est encore plus. C’est obligatoire, même. Flotter, c’est agréable, mais cela n’est pas sans conséquences sur le corps humain. Comme il n’est pas nécessaire de faire le moindre effort physique en impesanteur, les muscles et les os des astronautes s’atrophient très rapidement à bord de l’ISS. Faire du sport est donc essentiel pour garder une masse musculaire suffisante… et pouvoir ainsi tenir debout une fois de retour sur Terre. Résultat, nous devons consacrer deux heures et demie par jour à l’exercice. Si l’on a mal au dos, ou si l’on a trop de travail, c’est possible d’annuler de temps en temps, mais il faut le faire le moins possible. Alors c’est sûr, mieux vaut être sportif pour endurer un tel rythme. Je n’ai jamais été un athlète de haut niveau, mais j’ai toujours consacré une grande partie de mon temps à entretenir mon corps. En primaire et au collège, j’alternais natation, judo et basket-ball. Pendant mes études supérieures, j’ai ajouté à cela le rugby et le squash. En tout, je devais faire de neuf à dix heures de sport par semaine.

Lors du concours de sélection des astronautes, en 2009, cela a été un vrai atout pour moi. Car, même si flotter à l’intérieur de la station ne nous demande pas beaucoup d’efforts, certaines étapes de notre voyage exigent d’être affûté physiquement. L’exemple le plus parlant, c’est la sortie extravéhiculaire que j’ai effectuée en janvier. Evoluer dans l’espace pendant plusieurs heures, engoncé dans un scaphandre très lourd qui pèse sur nos muscles dorsaux, c’est comme faire de l’escalade avec une armure. Forcément, tout le monde ne peut pas y arriver. Et puis le sport m’a donné des valeurs essentielles pour le bon déroulement de ma mission à bord. Grâce à lui, j’ai appris à évoluer en groupe, à gagner et à perdre, à être un leader ou, au contraire, à savoir exécuter des ordres sans rechigner. Ce sont des qualités importantes pour nous, astronautes.

Dans l’ISS, nous disposons de trois modules différents pour nous entretenir. Il y a d’abord un tapis roulant, auquel je m’accroche avec des élastiques grâce à un harnais que je porte sur le dos. Puis je règle la force qu’exerce la sangle qui me « tire » vers le sol et je commence à courir. Le deuxième module est une sorte de vélo d’appartement. Il ressemble à celui que vous avez chez vous, à la différence près que je dois attacher mes pieds aux pédales et que je n’ai pas de selle. A quoi servirait-elle étant donné qu’en impesanteur, je ne pourrais pas m’en servir pour m’asseoir ? La troisième machine, destinée à la musculation, s’appelle Ared, pour Advanced Resistive Exercise Device. C’est un équipement de pointe qui, en exerçant sur notre corps une forte résistance similaire à la gravité, nous permet de faire des squats (des flexions des jambes, NDLR), des développés/ couchés, de travailler nos biceps, nos triceps et nos abdominaux. Ared est de loin mon module préféré. Pas parce que je suis un grand fan de gonflette, mais parce que la machine est placée devant la Coupola, cette fenêtre depuis laquelle on peut observer la Terre.

Il n’y a pas beaucoup de salles de gym avec une telle vue! Alors même si ces efforts physiques sont intenses, je n’ai vraiment pas envie de me plaindre. La seule chose un peu gênante, c’est la transpiration. Sur Terre, elle tombe au sol quand on fait un effort. Dans l’espace, elle reste accrochée à nous et forme une pellicule qui nous fait vite suffoquer si l’on ne s’essuie pas. Quand j’y pense, j’ai quand même hâte de revenir pour faire un footing dans la forêt et respirer de l’air frais.